Chassons avec Die Wilde Jagd

Jul. 23, 2019Interview

Entre transe électronique et manège folklorique, les expérimentations répétitives de Die Wilde Jagd réactualisent la définition de krautrock. Après un premier album en 2015 sobrement intitulé Die Wild Jadg (traduire “La chasse sauvage”), le groupe de Düsseldorf a dévoilé un album aux teintes mystiques et cycliques nommé « Uhrwald Orange ». Sebastian Lee Philip, leader du groupe Noblesse Oblige et Ralf Beck du groupe Nalin & Kane — qui a notamment travaillé avec Karl Bardo de Kraftwerk, ainsi qu’avec Propaganda; en sont les co-fondateurs, et le batteur Ron Levari, ancien d’EMIKA, accompagne la formation pour les prestations live. Réunis grâce à Toulouse Low Trax au Salon des Amateurs à Düsseldorf, ils ont fondé leur premier groupe ensemble « Der Räuber Und Der Prinz » en 2006, qui se mua 8 ans plus tard en Die Wilde Jagd. Invité par les Nuits Sonores au Transbordeur de Lyon, nous avons rencontré Sebastian, avec son collier doré en forme de clitoris autour du coup, sur la terrasse de la salle, pour parler de sa méthode de composition, du rôle du studio Uhrwald Orange dans leur dernier album et de l’influence de la mythologie dans leur musique.

 


[Tschani] Die Wilde Orange est composé de deux entités: d’un coté il y a toi, Sebastian, qui s’occupe de la composition et aussi du live avec ton batteur Ran Levari, et de l’autre il y a Ralf Beck qui reste au studio « Uhrwald Orange », ne participant pas aux lives. Cette division du travail fonctionne elle? Comment s’est-elle installée? Ralf est-il en train de composer votre prochain album au studio pendant qu’on discute ici, maintenant?

[Sebastian] Non, ce serait pratique mais en réalité j’adore composer. J’ai fait ça pendant 2 ans sans pause pour notre dernier album « Die Uhrwald Orange ». Mais en réalité Ralf ne fait plus partie du projet comme avant, lorsqu’on avait le groupe sous le nom de « Der Räuber Und Der Prinz ». En 2014, j’ai voulu sortir des albums sous un autre nom et ça correspondait avec la période pendant laquelle Ralf a fondé une famille, et des obligations professionnelles plus lourdes. Il m’a dit « si tu veux continuer le projet tu peux prendre un autre nom et tu fais le plus gros travail de production et d’écriture, et je t’aiderai ». C’est à ce moment là que Die Wilde Jagd est vraiment né et que c’est devenu mon projet principal.
Dorénavant c’est mes morceaux et mon groupe. J’appelle Ralf pour lui demander comment faire ci ou brancher ça, c’est un peu mon ingénieur créatif et conseiller, c’est ma main droite dans la production en gros. Ça m’a pris du temps à m’habituer à cette situation car avant il s’investissait beaucoup dans le groupe. À l’époque, mes parents vivaient à Dusseldorf tandis que j’étais à Londres mais chaque fois que je revenais les voir j’allais au studio de Ralf, le fameux «Uhrwald Orange». C’est là bas qu’il m’a appris à me servir de tout son équipement et qu’on a commencé à collecter des idées au fil des ans.
Du coup, il ne fait plus tant parti du groupe que ça, j’écris les morceaux et après je vais au studio enregistrer les pistes avec son aide et celle de son incroyable installation pour finir l’album. Mais il faut dire que le studio est assez impressionnant parce qu’il ressemble à cabinet de curiosités, c’est brut, il y plein d’objets bizarres, ça me donne une bonne vibe. C’est aussi pour ça que j’ai voulu appeler l’album « Die Uhrwald Orange », car pendant deux ans j’y ai passé tout mon temps. C’était une sorte d’hommage à ce studio et cet environnement, que je trouvais pertinent.

[T] Pour revenir justement sur ton dernier album « Die Uhrwald Orange » je l’ai trouvé moins électronique que le précédent et avec des formats beaucoup plus longs, comme par exemple Flederboy, qui dure plus de 15 minutes. J’ai trouvé aussi qu’il y avait une grosse influence de musique médiévale, voire orientale dedans. Est-ce que c’est une démarche volontaire ou c’est une évolution naturelle de ta musique ?

[S] Quand je commence un morceau j’ai toujours l’impression qu’il se construit de lui même, bien que j’essaye de le canaliser un peu. D’ailleurs quand je commence à travailler sur un projet je ne me dis pas « ça va être un peu moins électronique ou comme ça »… c’est en fait très spontané. Mais je dois dire que j’étais plus intéressé par le fait de créer du son avec la guitare et des combinaisons de pédales. Je voulais créer quelque chose d’organique, un son, qui ne sonne pas comme programmé ou séquencé. Cela dit, c’est aussi vrai que j’étais plutôt dans les instruments à percussion et dans la guitare que dans les synthétiseurs. Ce n’est pas un virage radical, parce que les synthés ne sont jamais bien loin et puis,à la fin, tout est pour moi, de toute manière, électronique dès lors que le son part du micro pour arriver dans la console… L’instrument véritable, c’est le studio, dans son ensemble… et c’est cet environnement qui m’intéresse énormément de m’approprier et manier. D’ailleurs, il y avait un morceau dans lequel j’avais fait une erreur de branchement, ce qui a donné un son vraiment inattendu. J’adore le fait que ce son provienne d’une erreur, si tu laisses ces choses arriver tu casses le schéma selon lequel tout doit être réglé. On est souvent trop contraint par nos pensées, sur ce que l’on veut faire et sur la manière dont ça devrait être fait. C’est pourtant rafraîchissant quand notre esprit est amener, voire forcer d’explorer une autre direction, quand quelque chose de l’extérieur vient à nous soudainement. J’essaye de rajouter ça dans ma composition d’une certaine façon.
C’est aussi ce qui est arrivé avec la mandoline qu’on entend dans l’album: tout bêtement, un ami me la vendue, et je l’ai immédiatement fait entrer dans l’album — il faut dire que j’adore la musique médiévale depuis un moment… J’ai découvert de la musique composée entre 14ème et 15ème siècle et j’en ai beaucoup écouté pendant l’enregistrement de l’album. Je regardais des vidéosd’orchestres jouant ces morceaux et je m’interrogeais: « C’est quoi cet instrument que ce gars joue ? j’adore ce son ! » et parfois ce n’était même pas des instruments médiévaux. Une fois justement, c’était un instrument marocain appelé le « qraqeb » (NDLR : instrument à percussion en forme de coquille) Je voulais absolument l’utiliser dans un morceau… Donc tout ça est arrivé très naturellement.
Pour la longueur des morceaux, je ne décide pas de faire un morceau de 15 minutes à l’avance. Je pense qu’il y a toujours un moment où tu sens si le morceau doit changer, évoluer, s’il peut continuer ou s’il doit s’arrêter. Des fois, il peut durer 5, 6 minutes, et d’autres fois j’ai envie qu’il continue car l’histoire que j’ai créée prend plus de temps à se révéler. A la fin, c’est un processus intuitif, toujours nouveau, même si avec le temps, en tant que producteur, je me sens plus confortable, plus à-même de développer mes idées et ma musique sur une plage de 10 ou 12 minutes; pas évident pour moi d’en venir au faire rapidement.

[T] Dans les éléments distinctifs de Die Wilde Jagd, il y a la répétition. Dans cet album j’ai presque senti que la musique m’emmenait dans un état de transe. Ça m’a fait penser à la musique Manuel Göttsching, ou Ash-Ra Tempel par moment. Comment la répétition est devenue centrale dans ta musique ?

[S] La répétition est intéressante si on la met en perspective avec la manière dont fonctionne notre cerveau, car pour lui le son n’est jamais exactement le même. Quand la musique est jouée, notre cerveau continue de penser, il transforme la répétition en quelque chose d’autre. Je suis ravi quand il y a un groove ou une dynamique harmonieuse que je peux laisser tourner. Et j’aime créer des dynamiques et des changements avec le volume, l’espace, les effets.. c’est un challenge de rendre la répétition aussi intéressante, profonde que possible. J’aime cette idée de laisser le cerveau se concentrer, en orchestrant de petites variations puisqu’il s’adapte rapidement à la répétition.
Pour l’état de transe, je prends ça comme un compliment car c’est ce qu’on aimerait atteindre avec nos morceaux. C’est une des raisons pour laquelle on aime autant la musique, ça nous emmène dans un espace mental différent, qu’on ne comprend pas tout à fait mais qui reste fascinant . La façon de produire ces morceaux est aussi un processus répétitif, donc si les auditeurs le prennent comme ça, c’est une bonne chose selon moi. C’est d’ailleurs ce processus que j’aime et qui m’amuse le plus avec l’enregistrement.

[T] Vous avez la particularité d’avoir un set de groupe de rock ou « krautrock » pour certains nostalgiques, et pourtant vous avez l’occasion de jouer dans de nombreux club, comme au Berghain par exemple, ainsi que dans des salles de concerts plus traditionnelles. Qu’elle est la différence entre ces deux types d’environnements? Est-ce que vous pensez qu’à terme les musiciens seront amenés à jouer dans ces deux configurations ?

[S] Je me sens comme privilégié avec ce projet car je suis effectivement invité dans ces deux environnements, vraisemblablement parce qu’il fonctionne aussi bien le club que la salle de concert. La dynamique est cependant très différente. J’adore quand le public est juste en train d’écouter mais je peux pas renier le fait que j’adore la vibe du club quand tout le monde est sous drogue et que le public apprécie le moment. Mais l’important pour moi c’est comme ça sonne, j’aime l’énergie du club et le fait que les gens soient absorbés par ce qu’ils regardent, c’est un signe de notre temps que les gens attendent plus qu’un kick et un snare, ils s’attendent à d’autres choses et ils sont ouverts à de nouvelles sonorités dans un environnement de club. Mais c’est vrai que le club influence la manière d’écouter de la musique car désormais, dans les festivals les gens n’ont plus l’habitude des pauses entre les morceaux.
Ce que j’aime de toute manière, c’est que les concerts ne peuvent être rejoués. À l’ère d’internet où tout le monde télécharge et stream la musique, on ne peut pas, ou rarement, télécharger un concert. Tu peux le regarder en ligne, mais ça ne pourra pas en remplacer l’expérience live car il te procure une sensation primordiale. Je suis curieux de savoir ce qu’il va se passer avec la représentation de la musique en général dans le futur. De nos jours, il y a beaucoup de gens très créatifs, par exemple dans le domaine des équipements électroniques, il y a énormément de synthés, modulaires notamment. Il y a une vraie demande d’expérimentation musicale et sonore, et c’est quelque chose d’assez récent, qui risque de se mélanger avec la culture des clubs.

[T] Il y a encore deux choses que nous n’avons pas encore abordées, à propos de ton univers musical, c’est son aspect vocal et l’aspect visuel, sachant que les deux sujets semblent se croiser.. Les paroles parlent très souvent d’animaux, du rapport à la nature ou carrément de mythologie et vos couvertures d’album reprennent ce thème naturel, peux-tu nous expliquer d’où ça vient ?

[S] Il y a plusieurs raisons ; déjà dans le studio il y a beaucoup d’animaux empaillés; et deuxièmement on a une fascination pour les contes allemands et pour la mythologie dans laquelle les animaux jouaient des rôles primordiaux. J’aime l’idée que les hommes et les animaux soient des sources d’inspiration. J’adore la nature je suis très inspiré par elle. Par exemple, ça m’arrive de regarder les arbres et les pommes de pins et je me dis « mais qu’est ce que c’est que ce truc ? ». Etre entouré de tous ces objets me fait penser à la nature et me donne envie d’en parler. La musicalité des animaux m’inspire aussi. J’aime que les instruments chantent et sonnent comme des animaux, qu’ils aient une voix. J’essaye donc de créer des voix d’animaux imaginaires avec mes instruments.
Pour la décision de la couverture de notre premier album ça été rapide: c’est la statue d’un tatou qui est au studio Uhrwald Orange. Il me regardait toujours quand je jouais. Je l’ai pris en photo et la cover était faite, terminée.
(Rires) Pour le deuxième album, j’étais content de laisser des gens s’en occuper, car le coté visuel est quand même très important, et c’est parfois mieux de laisser les professionnels s’en charger. Quoiqu’il en soit, c’est une peinture abstraite faite par Suzanne Giring. À la base la toile était pleine d’autres éléments, elle a essayé d’amener pleins de petits symboles de notre univers, d’une manière très semblable à ma pratique musicale.  J’ai besoin d’enregistrer beaucoup de pistes, d’amener plein de matériaux sonores pour réaliser, au final, que je n’avais pas besoin d’autant. Cette démarche reste quand même nécessaire pour me rendre compte de ce dont j’ai besoin, ce que je veux. Je lui ai donc demandé d’enlever quelques petits éléments, parce qu’il y avait selon moi déjà beaucoup d’informations avec ce fond vert. Et elle a trouvé qu’il y avait quelque chose de primitif et d’émotionnel qui correspondait à l’album. Comme pour la musique,  j’aime qu’il faille débroussailler, écarter le feuillage pour voir ce qui se cache derrière le buisson.

[T] Et sinon je voulais savoir qu’elle était le dernier album qui t’as mis un grosse claque musicale ?

[S] J’écoute tellement de musique.. ça va prendre un petit moment! Je suis un mec Spotify: je suis les recommandations et ça fonctionne plutôt bien avec moi, je mets toujours 2 ou 3 morceaux chaque semaine..

[T] C’est un peu horrible que des musiciens comme toi utilise des recommandations Spotify non ?

[S] Oui c’est horrible, mais ne t’inquiètes pas, je préfère écouter de la musique sur vinyle, encore plus quand on me les offre d’ailleurs! Mais surtout quand j’aime un album, je l’achète en vinyle. Ainsi j’ai découvert Scott Walker, peut être parce qu’il vient de mourir… Il avait un groupe, les Scott Brothers, et puis il a fait des albums qui sont devenus de plus en plus bizarres. À la fin de sa carrière, il en est arrivé à des productions conceptuelles vraiment très étranges, qui ne cessent de m’intriguer.. Mais ma plus grosse découverte, depuis vraiment longtemps, je pense que c’est Colin Stetson. C’est inattendu pour moi parce qu’il joue du saxophone, ce qui n’est pas vraiment de mon goût.. mais il joue des arpeggios très répétitifs et hypnotiques, avec une respiration circulaire.. pour moi, c’est purement émotionnel. La première fois que j’ai entendu “Like Woves On The Fold” à la radio, je conduisais dans Berlin, et ça ma heurté immédiatement! Pour le reste, j’aime aussi suivre ce que mes potes font, ils m’échangent leurs productions à mesure qu’ils les peaufinent, les enregistrent et les mixent.. j’adore suivre tout ce processus avec eux.

[T] Pour conclure, tu aimerais partager quelque chose concernant ton avenir musical ?

[S] En ce moment, je fais surtout des collaborations, notamment avec Cosmo Vitelli, pour qui j’ai fait de la basse et un peu de chant pour son dernier album. Concernant Die Wilde Jagd, c’est encore trop tôt pour parler de quoique ce soit de concret, on verra bien ensuite.

 

Cette discussion a eu lieu début Mai 2019 à Lyon, et achevée en Juillet suivant. Elle s’accompagne d’une mixtape produite par Sebastian, à écouter ici.

Bandcamp
Soundcloud
Website

[instagram-feed]
NOW LIVE Loading...