Narcos & taciturnes, entretien avec Jules Peters

Sep. 18, 2018Interview

Nouveau résident de LYL à travers son émission bimestrielle “Grotesque Music”, Jules Peters est également le fondateur du label Unknown Precept, crée à Paris en 2013, et qui poursuit depuis l’an dernier ses activités depuis Berlin. Dans cet interview, on aborde le cheminement du label, la recherche des dizaines d’artistes qui en ont garnis (et garniront) le catalogue, esthétique sonore, graphisme sériel, imagerie narcotique, champs lexical taciturne et autres obsessions, moins doloristes qu’il n’y parait.

En introduction, j’aime toujours demander quelques informations sur le parcours de mon interlocuteur, de son parcours musical, j’entends : des influences, des évènements, des moments — compréhensibles ou non — t’ayant porté vers cette activité de label (et plus) aujourd’hui, et plus généralement sur le cheminement de ton attrait pour la musique.
J’ai un parcours somme toute assez classique: pas de musiciens dans ma famille, quoique la musique fut présente et m’aie d’une façon ou d’une portée à une écoute attentive, que j’ai commencé de cultiver très tôt. Il y avait quelque chose d’addictif dans la découverte de nouveaux groupes, de nouveaux albums, et c’est devenu plus sérieux à mesure que je construisais ma propre culture, expérimentais telle ou telle référence ou genre. Je ne retiens pas vraiment de personnage ou moment charnière dans cette période, je vois un très simple plaisir de chercher, dénicher et partager de la musique avec mon environnement, ce qui reste au cœur de ma démarche aujourd’hui.

 

Quelques découvertes musicales fondatrices, enthousiasmantes?
Je suis tombé en amour du catalogue Warp très jeune: c’était la première fois que j’entendais ce type de musique et je garde encore une affection particulière pour certains albums d’Aphex Twin surtout, et puis d’autres. Ce n’est pas très original mais j’ai découvert le genre électronique comme ça, à travers Warp et Aphex Twin d’abord.
J’ai commencé à écouter des choses plus pointues plus tard: le premier album de Cybotron; j’ai remonté le fil de la discographie de James Stinson; en suis venu au mouvement Industrial anglais avec Throbbing Gristle; et la techno à travers les disques de Bunker, et j’en passe… J’ai vraiment mis le pied à l’étrier à ce moment-là, j’ai commencé à engranger plus de connaissances, à définir mieux ce qui m’attirait… Il y avait encore pas mal de blogs spécialisés qui s’ajoutaient à mes recherches, me fournissaient plus de musique et de contextes.

 

Tu continues de regarder dans toutes les directions ou bien tu as réduis ton champs de recherche aux domaines qui concernent immédiatement le label?
J’ai poursuivi jusqu’à aujourd’hui à circuler dans tout ça, alors disons que le boogie et la funk m’inspirent tout autant que la musique industrielle, les cassettes de punk et de noise, ou bien l’âge d’or de Detroit et Chicago. C’est un tout, qui alimente ma façon de gérer du label, comme les discussions que je peux avoir avec mon entourage en termes de direction artistique et de choix musicaux. Je suis convaincu qu’il faut savoir s’éloigner de son domaine privilégié, de ce qui nous attire immédiatement pour prendre du recul et ne pas tomber dans la caricature de soi-même, donc voilà, j’essaie d’appliquer ça à mes recherches pour ne pas rester cantonné aux genres et artistes les plus proches ou les plus connus de moi.

 

Le label, lui, continue d’opérer dans une esthétique bien définie..
Le label fonctionne comme une sorte de goulot d’étranglement pour toutes ces choses-là, j’y retrouve toutes mes influences, recherches, reformulées en des releases qui empruntent à tel ou tel mouvement ou genre… Mais c’est le plus souvent la naïveté de l’offre artistique qui m’interpelle dans un premier lieu. Je n’entends pas naïveté comme péjoratif, je veux dire que c’est brut, direct, sans détour, sans atour, ça file droit d’un compositeur vers son public… qu’il arrive à rencontrer ou pas. Je suis en général bien client de ce genre de situations, où l’artiste a raté son public à son époque, où il ne l’a tout simplement jamais croisé.

 

Unknown Precept a démarré en 2013 avec un various recueillant les chantres de la musique industrielle-techno d’alors : Polar Inertia, Casual Violence, AnD, Violetshaped, Ancient Methods et plus, tous regroupés dans un double intitulé «The Black Ideal», qui devait à l’origine s’accompagner d’un livret traitant du «Noir» musical à travers différents articles produits pour l’occasion. Le recueil n’ayant vu le jour, j’aurai voulu savoir quel est ton entendement du Noir, ta réflexion autour de ce concept, et comment il s’articule à travers le label.
Sans trop m’attarder sur la question (parce qu’elle revient beaucoup trop souvent depuis la création — somme toute très hasardeuse — du label), disons que c’est un disque qui appartient à son époque. Le public français d’alors, moi le premier, étions fascinés par la “planète” techno et ses derniers soubresauts côtés anglais et allemand. Il me semble que c’est bien différent aujourd’hui, bien plus diversifié, bien moins localisé, bref que toute cette culture techno s’est à la fois assouplie et transformée, et pour ma part, j’y vois plus clair dans ce que je souhaite pour le label. Et puis les modes passent aussi… Honnêtement, je n’aime pas trop parler de ces deux premiers disques (le n°1 est un double), de la même manière qu’un artiste pourrait désavouer ses premières productions, je les voie d’une manière un peu lointaine encore maintenant.
Concernant le livret qui devait initialement accompagner la compilation, il n’a malheureusement pas eu la résonance que j’attendais auprès des contributeurs que j’avais sollicité. Je n’ai tout simplement pas eu suffisamment de retours, ce qui m’a forcé à l’annuler, le résultat étant trop maigre pour justifier une publication comme le projet initial le prévoyait. Quant à ton interrogation principale, cette idée du «Noir» musical est pour moi synonyme de tâtonnement. Source intarissable de renouvellement sur le plan artistique. C’est important dans une société où tout le monde s’époumone à définir ce qui doit être et ne pas être, est valide ou bon à jeter.

 

 

Tu étais à l’époque à Paris, au moment de monter le label… tu peux nous restituer le contexte de cette création?
Oui, j’ai crée Unknown Precept à Paris, pendant mes études, en 2013. J’ai eu la chance de pouvoir m’appuyer sur des gens de confiance, expérimentés, pour démarrer: Julien de DEMENT3D, Guillaume de In Paradisum pour ne citer qu’eux. Je n’avais pas tellement prévu de monter un label à l’époque, ça s’est fait par hasard, subitement. Il y avait une dynamique assez dingue à ce moment-là, et elle perdure probablement d’une autre manière maintenant… En prenant recul, c’était très communautaire, pour ne pas dire élitiste. L’aspect solidaire s’est vite étiolé avec le temps. Heureusement il y a toujours eu un noyau de personnes soucieuses d’élargir le cercle, d’intégrer toujours plus du monde pour rafraîchir nos pratiques.

 

Tu t’installes donc à Bruxelles…
Je n’ai jamais vécu à Bruxelles mais je fréquente beaucoup d’expatriés installés là-bas. J’ai rencontré Florent (i.e. Maoupa Mazzocchetti) après qu’il m’ait envoyé ses premières demos. Je vivais encore à Paris à l’époque, on s’est contactés, on s’est captés, on est devenus copains. J’ai croisé Mehdi (i.e. AIR LQD) un peu plus tard en jouant à Bruxelles pour une des soirées qu’organisait Florent à l’époque (cf. Orpheu). Les deux loustics font partie de ces gens qui m’ont vraiment fait prendre conscience que ce label pouvait être important aux yeux de certain(e)s.
Je me suis délocalisé à Berlin quelques temps après mais je n’ai pas retrouvé la même dynamique ici. Sur le papier, la ville abrite quantité de projets et d’initiatives en tous genres; dans la pratique, c’est moins évident. Le point positif, en comparaison avec Paris, c’est d’avoir accès à un public plus curieux et des institutions moins snob. Quoique on en dise, et peu importe ce que l’on propose, il y aura toujours quelqu’un pour s’intéresser et soutenir un projet à Berlin, aussi petit soit-il, que ce soit un disque, un évènement, et à mon sens c’est tout ce qui compte. En revanche, la mafia du cool a vite tendance à m’agacer… et cela participe quelque peu à l’isolement du projet.

 

Pendant ce temps, une petite vingtaine de sorties amenant chacune (quasi) un artiste différent. Sachant que la quasi totalité sortait à travers UP leurs premiers disques, comment es-tu venus à eux, comment s’est fondé ce réseau?
Je pense avoir réussi le pari d’établir une identité très singulière, tant sonore que visuelle, et j’en suis super fier. Le tout en parfaite indépendance. Lorsque le premier disque de Maoupa Mazzocchetti (A-Tranquility, 2014) est sorti, j’avais déjà commencé à scruter et digère certains courants, pratiques et méthodes affiliées aux scènes américaines (cf. Nick Klein, Profligate, Cienfuegos, Fashion Flesh). C’était la suite logique et l’émulation s’est faite au fil des disques, tout doucement. Cela prend du temps d’affirmer quelque chose, surtout lorsque tu fais des choix drastiques tant visuels que sonores. Avec du recul, je pense que cela fait partie des périodes les plus enrichissantes pour le label: c’était fondateur d’un point de vue musical.

 

Avec donc le plaisir de “découvrir”, d’amener de nouveaux artistes  à une release au centre de la démarche?
Plus largement, c’est important pour moi de créer des ponts, de fédérer des gens qui peut-être ne se seraient jamais rencontrés autrement. Cette histoire de maison de disques, c’est avant tout une question de rapports humains. C’est mon moteur, mais j’ai aussi un besoin viscéral d’apporter ma pierre à l’édifice, autrement je m’ennuie très vite.
Je préfère mille fois mettre en avant un inconnu total dont j’estime que la musique doit être écoutée et partagée, plutôt que d’aller m’empêtrer dans des histoires de tendances auxquelles, très honnêtement, je ne comprends de toute façon rien. La preuve en est que la plupart des artistes qui on démarré sur U.P. se retrouvent aujourd’hui à signer sur de plus gros labels et c’est tant mieux ; comme quoi il suffit que des gens soient prêts à se mouiller financièrement et à prendre des risques pour que les choses bougent dans le bon sens.

 

Après ses années fondatrices, tu opères toujours selon la même méthode?
Aujourd’hui, je cherche beaucoup moins qu’avant. Je sors très peu, d’une part, et naturellement la musique vient au label beaucoup plus facilement, et abondamment, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Il peut s’agir maintenant d’amis d’amis, d’un fan qui se manifeste, ou simplement de quelqu’un sur qui je garde un œil depuis un moment et avec qui c’est le bon moment pour concrétiser une sortie. L’idée sous-jacente au catalogue reste en tous les cas la même: si la musique m’interpelle et que la personne que j’ai en face de moi partage mes valeurs, ça me suffit et ça suffit au label pour se régénérer, pour que la discographie évolue et ne repasse ainsi pas aux même endroits.

 

 

U.P. est-il voué à rester dans le même giron sonore? Autant la qualité sonore que l’imagerie et le champs lexical en font un ensemble très compacte, homogène, qui pourrait sembler sur une mission d’exhaustivité…
C’est assez rare que quelqu’un le soulève alors cela me fait très plaisir que tu en parles. Plus que jamais je souhaite continuer à explorer et participer à la définition de cette scène. Le son y est en constante mutation, pour le meilleur et pour le pire, et je me sens bien loin d’en avoir fait le tour. Je m’interdis de toute manière de penser réellement à la suite; j’avance à vue, empiriquement, de rencontre en sortie.. Tant qu’il y aura un public, U.P. sera là, moi je garde un grand plaisir à sortir des disques, alors qu’importe les difficulté du “marché”, de la production, de la distribution… on trouvera les astuces pour subsister, parce qu’il y a encore beaucoup de gens avec lesquels j’aimerai collaborer, donc ça reste un domaine de recherche et de production stimulant, qui me permettra longtemps encore d’explorer la profondeur des champs lexicaux du taciturne ou du sombre. Ces carcans là, graphiques, esthétiques, sonores continuent de m’attirer, par période de manière obsessionnelle…

 

À propos de graphisme, le traitement d’U.P., minimaliste, semble intégralement, profondément réfléchi. Peux-tu nous en dire plus sur les personnes et idées le guidant?
Pour ce qui est de l’identité visuelle du label, elle est volontairement monotone au sens narcotique du terme, sans artifices, comme administrative.  C’est un bon moyen à la fois pour replacer le contenu de la sortie, le son, à sa place (principale) et de mettre tout le monde sur un même pied d’égalité au sein même du label. Bien que depuis quelques mois ce soit en train d’évoluer avec l’arrivée d’Ailsa Ogden dans l’équipe. Elle s’occupe de toute la coordination visuelle du label en tandem avec mon graphiste, Michel Egger. Au-delà de ça, il y a la volonté de se mettre au service de la musique de chacun, en construisant une narration à l’échelle du label.

 

Tu as déjà une série de podcasts en cours, qui continue d’égrainer des artistes liés à cette scène dont nous parlions plus haut, ton prochain show chez nous, «Grotesque Music», sera davantage centré sur toi ?
Cette série de podcasts interne au label, c’est un moyen de remplir l’actualité dans les moments creux du label, et puis ça reste bon enfant dans la mesure où je demande à mes amis ou connaissances de contribuer, sans chercher à épingler les gros noms pour la forme. L’émission sur LYL sera quant à elle beaucoup plus personnelle ; disons qu’il y sera question de ma définition du «Grotesque» musical, qu’il prennent des atours mystérieux, magnifique, laid, incongru, ou désagréable. Pas de concept à proprement parler donc, mais ceux qui suivent le label s’y retrouveront sûrement, et les autres y trouveront peut-être un intérêt quelconque, ou tout simplement un point d’entrée dans l’univers du label.

À propos des actualités du label : quels projets de releases ? D’autres soirées et évènements prévus ? D’autres idées, domaines, approches en travaux ?
Question projets à courts termes, le premier maxi vinyle de Sene devrait finalement sortir courant Septembre. Suivra le nouveau EP de Techno Thriller que j’ai hâte d’annoncer. Je travaille aussi sur plusieurs autres sorties dont l’album de AIR LQD qui devrait voir le jour d’ici la fin de l’année, du moins c’est ce qu’on vise. Je viens également de boucler le premier maxi de Legion 808, un newcomer Parisien. Je mets les bouchées-doubles pour finaliser une longue série de cassettes, avec entre-autres des sorties signées Stallone The Reducer, Fiesta En El Vacío, Fashion Flesh, HOGG, King Rambo Sound, et j’en passe. Autrement, le nouveau site du label est finalement en ligne et j’aimerai multiplier les évènements en Europe dans la mesure du possible… à bon entendeur.

 

Des personnes, artistes, labels que tu aimerais mettre en avant ou remercier ?
Les frères Maoupa Mazzocchetti, AIR LQD et Techno Thriller qui font leur petit bonhomme de chemin dans le techno-jeu. Eindkrak, le meilleur d’entre-nous. Santiago Leyba qui charbonne en toute humilité et qui mériterait qu’on s’intéresse beaucoup plus à ce qu’il fait. Cienfuegos qui vient de lâcher un superbe album. Les talentueux Michel Egger et Ailsa Ogden qui bossent d’arrache pied pour le label (et que j’oublie trop souvent de mettre en avant). Murray de Contort Yourself qui garde le sourire et la tête froide en toute circonstance ; toujours là pour parler boutique et motiver les troupes. Les Simple Music Experience qui font des choses incroyables en toute modestie. Et puis tous ceux qui prennent une minute pour considérer ce que font les autres, c’est important.

 

Cette interview a été réalisée via échange d’emails en September 2018.
La prochaine édition de Grotesque Music, le Jeudi 15 Novembre à 16h.
Écoutez la première édition de Grotesque Music.
Vers le site d’Unknown Precept.
Vers le Facebook d’Unknown Precept.
Vers le Soundcloud d’Unknown Precept.

 

NOW LIVE Loading...